Quand j’achète un livre sur un vide-grenier, j’aime bien trouver à l’intérieur le marque-page de la personne qui me l’a vendu : il m’indique là où il s’est arrêté. A partir de là, je sais où commence la forêt vierge : les pages qui n’ont jamais été lues. Et je les dévorerai avec le souffle de l’aventure dans les cheveux.
mars 2012
51 billets
Actuellement, j’ai plus de poils sous le menton que de cheveux sur le crane et je frémis à l’idée qu’un jour le règlement de la piscine puisse imposer la cagoule aux barbus.
Le vente de bagages dans l’enceinte des gares me rend toujours perplexe dans la mesure où je n’ai jamais croisé quelqu’un débarquant avec sa pile de linge sous le bras. Je suis certain que ça cache quelque chose, que les valises possèdent des double-fonds remplis de billets de Monopoly et qu’elles s’ouvrent automatiquement sitôt le marchepied franchi. En tout cas, j’aurai besoin d’acheter une valise, je n’irai pas dans une gare. Je choisirai un aéroport, je suis sûr qu’il y a plus de choix.
Simian Ghost : No Dreams
J’ai parfois l’impression que certains groupes trouvent leur nom en tirant au hasard dans un chapeau des papiers sur lesquels sont inscrits les noms d’autres groupes. Par contre, cette chanson-là, elle a été piochée dans un haut-de-forme.
En me regardant dans la glace, j’ai vu que mes cheveux étaient sales. Alors pour la peine, j’ai appuyé deux fois sur le distributeur de savon avant de me laver les mains. Ça n’a absolument rien changé. J’étais hyper déçu.
Il y a deux ans, tu m’as offert une petite machine à coudre. Estampillée ex URSS, rouge à fleurs. Tu m’as dit que tu l’avais commandé pour un anniversaire, le 7ème je crois. C’était quelque chose. Tu m’as dit: je veux que ce soit toi qui l’aie. Je l’ai mise sur la table. Puis sur la…
Je suis assez bon pour faire semblant de ne pas avoir vu quelqu’un auquel je n’ai rien à dire. Mais je suis encore meilleur pour prendre en flagrant délit quelqu’un qui fait de même à mon égard.
My father died almost exactly fifteen years ago. These scrimshaw cufflinks were his, as were rings and tie clips I also inherited. None of the rings fit me, and I don’t wear shirts that require cufflinks. I should.
La dernière fois que j’ai dû acheter un pantalon, c’était il y a 4 ans (j’écris « dû » car acheter un pantalon n’est jamais un plaisir). J’étais tombé du premier coup sur le bon (la bonne taille, la bonne coupe, la bonne couleur) et j’en ai acheté trois semblables dans la foulée, pensant être débarrassé de cette corvée pour un bon moment. C’était sans compter sur l’usure naturelle de l’entrejambe qui, si elle a été ralentie par le nombre d’exemplaires, est toujours inexorable.
Après avoir maintes fois retardé l’échéance, j’ai pris mon courage à deux pieds et je suis parti en quête d’un nouveau blue jean. A ma grande surprise, alors que la précédente paire portait l’indication 40, les tailles n’allaient pas plus loin que 36. Un premier passage en cabine m’apprend qu’en fait je fais du 32. Mais 32/34 ou 32/32 ? La vendeuse m’explique que le deuxième chiffre correspond à la longueur de la jambe. Mais même le 32/32 est trop long. Et le 32/30 n’existe pas. C’est quand même fou de vendre des pantalons avec des jambes systématiquement trop longues. J’ai l’impression d’être Passe-Partout chez Pantashop. Est-ce que les retoucheurs ont versé des pots de vin au ministère du pantalon par crainte de perdre leur clientèle ? Je n’ai rien compris. Au moment où je me suis décidé pour un 32/32, j’ai constaté qu’il n’existait pas dans la couleur qui me plaisait. J’ai fini par opter pour un autre, mais à l’essayage il était manifestement trop grand. Pourquoi le 32/32 taille t-il différemment d’un coloris à un autre ? Et que choisir entre “jambe étroite” et “jambe ultra étroite” ?
Ça m’a saoulé et j’ai reposé tous les pantalons. Je suis reparti avec mon vieux slim troué et j’ai reporté son renouvellement à une date ultérieure. Peut-être que d’ici-là, le kilt sera revenu à la mode.
L’aveugle a demandé à un passager de réparer sa canne, dont le pommeau s’était démanché. Pendant qu’ils parlaient, je l’ai vu se retourner pour vérifier s’il n’avait pas raté sa station. Je crois que c’est à ce moment-là que j’ai décroché.
Ils sortaient bredouilles de Ground Zero. Excusez-moi, vous ne savez pas s’il y a un autre disquaire dans le coin ? Nous, on écoute plutôt du classic rock. Ils devaient avoir 17 ans et j’avais l’impression d’être beaucoup plus jeune qu’eux.
Je l’entendais maugréer : “Vous demandez à un jeune qui est Ava Gardner, il ne sait pas vous répondre” et j’avais envie de lui rétorquer : “Hé gus, tu connais Sasha Grey ?”
Elle réprimandait son fils Jonas et j’avais envie de l’apostropher : “Hé gus, tu connais Charlie Mingus ?”
Ô Paon : Chevaux
Je guette l’occasion de voir Ô Paon en concert depuis au moins un an, alors l’amant de ma femme sait qu’il peut se pointer tranquille ce soir.
Une semaine avant l’arrivée du printemps, j’en ai déjà vu un qui était pieds nus dans ses Van’s. Les gens font vraiment n’importe quoi pour m’énerver.
Quand j’ai eu douze ans, j’ai demandé à mon père d’arrêter de me traiter comme une enfant, il m’a dit d’accord, et m’a installé sur un fauteuil devant Orange Mécanique.
J’ai pas fait la fière.
Damien Jurado : Life Away From The Garden
J’espère que Damien Jurado n’oubliera pas sa chorale d’enfants mercredi prochain à la Maroquinerie.
(Source : Said The Gramophone)
Je frissonne chaque fois que je le vois se tailler les ongles avec une paire de grands ciseaux. Je ne sais pas avec quoi il se brosse les dents le soir et je préfère ne pas y penser.
The Wave Pictures : Now You Are Pregnant
Le soir où les Wave Pictures oublieront de jouer Now You Are Pregnant (“But I don’t need therapy because I have cigarettes / And I don’t have any bad memories only bitter regrets”), je crois que je rentrerai vraiment déçu. Heureusement, ce n’était pas le cas hier.
(Source : The New York Rockmarket)
- Ça arrive quand le radiateur chauffe trop. Il faut le laisser reposer un moment et on pourra repartir ensuite.
C’est comme ça qu’on s’est retrouvés en 1986. Porte de Vincennes. Le 14 juin 1986 exactement. En sortant de la Dolorean, je retrouve le Paris des cabines de téléphone à pièces. On fume dans les cafés. La partie de flipper est à 1 franc. Les tickets de métro sont jaunes. Et ce soir, Queen se produit à l’Hippodrome de Vincennes. Je m’en souviens parce que mon père et moi, on était allé les applaudir.

Du haut de mes 15 ans, je chantonnais A Kind of Magic, qui était classé au Top 50 et j’espérais secrètement que le groupe joue aussi Princes of The Universe, un titre extrait de la bande originale du film “Highlander”. Je n’avais jamais entendu Bohemian Rhapsody ni Under Pressure, aussi je m’étais passablement ennuyé. Alors que la foule acclamait le groupe debout sur les gradins, je m’étais rassis et j’avais entendu sagement la fin des rappels. Sauf qu’aujourd’hui, j’adorerai revoir ce concert. Et puisqu’on est coincés là pour quelques heures, j’en fais part à mon chauffeur.
- Ça ne t’ennuie pas si je vais faire un tour ?
- Pas de souci, moi je vais faire une sieste à l’arrière. Les voyages temporels, c’est épuisant à la longue.
Je traverse le bois de Vincennes jusqu’à l’Hippodrome. Je ne me souvenais pas que le trajet était aussi long, et pour cause : nous étions venus en voiture. Une Alfa Roméo qui, elle, n’avait pas problème de radiateur. Devant le guichet réservé aux invités, je fais le pied de grue : Pardon, vous n’auriez pas une invitation en trop ? J’ai bien de l’argent sur moi, mais les euros ne seront mis en circulation que 15 ans plus tard. Par chance, un journaliste a pitié de moi. Il devait être accompagné, mais son invité lui a faussé compagnie. J’ai juste le temps de le remercier que la soirée commence. Je ne me souvenais pas qu’il y avait autant de groupes à la même affiche : Belouis Some, dont le clip pseudo sulfureux passe souvent aux “Enfants du rock”. Level 42, qui nous gratifie des deux titres classés au Top 50 (“Lessons in Love” et “Running in the Family”). Marillion, au sujet duquel j’avais entendu dire que ça ressemblait “au Genesis des débuts”, une indication qui ne m’avançait absolument pas vu que pour moi, Genesis n’avait sorti qu’un 45 tours : Mama.
Au milieu de la fosse, je me retourne vers les gradins. Parmi cette foule, je suis là. C’est le premier concert en plein air auquel j’assiste. Peut-être aussi le premier concert de “rock”. Comme j’attendrai Princes of the Universe toute la soirée, je rentrerai déçu. Pourtant, ce concert sera le premier d’une lignée interminable. Vingt-cinq ans plus tard, c’est même l’expérience que je préférerai : parce que son issue à chaque fois incertaine la rend unique. J’ai revu ce soir un concert de Queen totalement différent de celui auquel j’avais assisté étant enfant. Pourtant, c’était rigoureusement le même : celui qui, amputé de quelques titres, sortira en disque à la fin de l’année sous le nom de “Live Magic”.
La nuit est maintenant tombée et c’est l’heure de retrouver la Dolorean garée porte de Vincennes. Je réveille son chauffeur en tapant contre la vitre.
- Alors, c’était bien ton concert ?
- Oui, c’était même encore mieux que la dernière fois. Par contre, j’ai réfléchi : tu ne veux pas plutôt me ramener en 2012 plutôt qu’en 1980?
- Tu es sûr ? Mais tu ne voulais pas voir Marvin Gaye à l’Olympia ?
- Si, mais il faudrait que je repasse par la maison avant pour changer mes euros en francs.
En claquant la porte de la Dolorean, je sais pertinemment qu’elle ne sera plus là quand je me retournerai. Je ne verrai donc jamais Marvin Gaye, mais ce n’est pas grave : je ne crois pas que Princes of the Universe faisait partie de son tour de chant.
Mirel Wagner : Joe
Cette chanson me fait beaucoup plus peur que le black métal scandinave.
En regardant par la fenêtre, je l’ai vue traverser la rue avec un carton à la main. Et quand je suis sorti, j’ai trouvé le carton abandonné : il contenait 4 compact-discs et un petit meuble pour ranger des cassettes, intégralement garni. Depuis quand des anonymes apportent-ils des offrandes en bas de chez moi ? Et depuis quand suis-je fan de Andréa Boccelli ?
