Banc d’essai des appels à générosité
Quand j’ai organisé la dispersion de ma collection de vinyles, j’ai donné l’intégralité de la recette à Médecins sans frontières. J’ai reçu un courrier personnel de remerciements et je figure depuis sur leur fichier de relance. Mais Médecins sans frontières n’est pas le seul à m’écrire : en l’espace d’une semaine, des appels provenant de La Croix-Rouge française, L’Unicef, L’Union Nationale des Aveugles et Déficients Visuels et Amnesty International se sont accumulés dans ma boite aux lettres. Je n’avais pas les moyens d’y répondre immédiatement (la Caisse d’Épargne ayant déployé la plus mauvaise volonté du monde à mettre à ma disposition un nouveau chéquier, tout ça parce que j’ai opté pour le retrait à l’agence au lieu de l’envoi à domicile, mais passons…) et j’ai ouvert toutes les enveloppes en même temps.
Je suis toujours subjugué par la manière avec laquelle l’appel de fonds (tâche dont il ne me viendrait pas l’idée de récuser la noblesse) s’est professionnalisé. Médecins sans frontières par exemple me rappelle d’emblée combien j’avais donné la fois précédente, m’invitant à doubler, tripler ou même quadrupler cette somme, me rappelant au passage le cout réel de l’opération une fois la déduction fiscale effectuée. Pédagogique. Par contre, je n’ai pas encore décidé de vendre ma collection de compact-discs, donc je ne serai peut-être pas aussi généreux que j’ai pu l’être.
La Croix-Rouge m’a envoyé une trousse de premier secours vide avec la liste du matériel à ranger à l’intérieur. Même si je pense pas que sa petite taille suffise pour contenir l’ensemble des accessoires, et bien que la liste ait été rédigée “avec le médecin conseil de la Croix-Rouge”, pourquoi pas. Il est précisé en nota bene qu’elle ne coûte que 0,67 centimes. Des vignettes à coller, d’un montant gradué allant de 10 à 76 euros, permettent de chiffrer sa générosité. Même si je ne suis pas très fan du principe d’inclure un cadeau dans l’enveloppe, j’ai donné à la Croix-Rouge.
Dans l’enveloppe d’Amnesty International, il y a avait un tote-bag plié en huit. C’est ce qu’on appelle un envoi ciblé. Même si je ne suis pas complètement sûr de l’utiliser au quotidien (“Hé, t’es allé au concert d’Amnesty International ? Y’avait Beats International et International Noise Conspiracy ?”), je me suis cru obligé d’envoyer de l’argent en échange.
L’Unicef m’a écrit deux fois en l’espace d’une semaine (le cachet de la poste faisant foi). Dans la première enveloppe, une lettre qui me rappelle que j’ai fait un don il y a 11 mois dans des termes peut-être un peu pompeux : A L’Unicef, nous avons un Grand Livre de la Gratitude. Il ne s’agit pas d’un beau volume enluminé en lettres d’or, car ce livre n’existe en fait que dans nos cœurs ! On peut y lire : Philippe Dumez nous a fait un premier don, à la suite d’un appel que nous lui avions adressé pour vacciner des enfants dans certaines régions les plus pauvres du monde. L’envoi est accompagné un pin’s Unicef et d’un nouvel appel de fonds, dont la première suggestion commence quand même à 80 euros.
Une semaine plus tard, nouveau courrier contenant cette fois-ci un sachet de mil : merci d’offrir des semences de mil pour que les mères puissent nourrir leurs enfants. J’ai presque eu envie de le renvoyer en demandant à L’Unicef si ce ne serait pas une meilleure idée d’expédier le mil directement aux gens qui en ont besoin plutôt que de le disperser dans des enveloppes qui font finir à la poubelle, mais je n’aime pas faire la morale. De manière identique au courrier précédent, la première suggestion de don commence à 80 euros. Je n’ai pas envoyé d’argent à L’Unicef cette année.
L’Union Nationale des Aveugles et Déficients Visuels m’a démarché au téléphone sur mon lieu de travail pour m’inviter à considérer le courrier que j’allais recevoir. Je ne sais pas de quelle partie du globe m’appelait la personne à laquelle j’ai parlé, mais je pense qu’elle devait certainement être dans une situation désespérée pour accepter un boulot aussi ingrat. Plutôt qu’aux aveugles, c’est à elle que j’ai eu envie d’envoyer de l’argent. Comme annoncé, j’ai reçu ensuite une enveloppe contenant une toute petite peluche de chien qui n’avait pas l’air de répondre aux normes de sécurité de la CEE. Si je voulais pinailler, j’irai jusqu’à signaler que même le bulletin de générosité n’était pas au format de l’enveloppe. J’ai été relancé une première fois au téléphone pour savoir si j’allais faire un don, puis une seconde fois lors de laquelle j’ai demandé fermement qu’on arrête de me casser les pieds sur mon lieu de travail, volonté qui a été respectée. Je n’ai pas envoyé d’argent, mais j’étais presque prêt à le faire pour que les appels du bout du monde cessent.
Je me demande toujours, quand je donne, dans quelle mesure la somme que j’envoie ne sert pas plus à couvrir la fabrication de cadeaux complètement inutiles et culpabilisants que, au hasard, l’achat d’un fauteuil roulant ou de doses de sérum physiologique. Mais je crois que je n’aurai jamais de réponse à cette question. Alors je l’ai écrite dans le grand livre des questions non élucidées. Il ne s’agit pas d’un beau volume enluminé en lettres d’or, car ce livre n’existe en fait que dans mon cœur. On peut y lire : Philippe Dumez est plutôt bonne poire, mais il ne faut pas le prendre pour un con non plus.
[Sur les conseils de Rom-The-Model, je dévore actuellement American Rigolos de Bill Bryson. Donc il est fort possible que mes prochains billets soient du sous-Bill Bryson assumé.]