En achetant des disques sur le vide-grenier, je repensais à ces propos de Simon Reynolds parus dans Chronicart : Considérons par exemple un genre de plaisir aujourd’hui mutilé, sinon totalement détruit : l’achat de vinyles d’occasion. Je ne suis certainement pas le seul à trop souvent tomber sur un disque intriguant et à être stoppé dans mon élan, au moment de passer en caisse, par une soudaine prise de conscience : « Hum, je pourrais sans doute trouver gratuitement cet album sur le net, et économiser 15 euros. Et ai-je vraiment besoin d’un énième disque qui encombrera mon appartement ? » C’est toute une gamme de plaisirs qui est ici affectée par la culture numérique : l’adrénaline de la chasse, le risque du pari, la joie tactile de la possession.
C’est peut-être mon seul point de désaccord avec l’auteur : car mon élan n’est jamais freiné par le bon sens. Quand j’achète des disques d’occasion, je ne sais jamais à l’avance ce que je vais trouver et c’est cette excitation qui me fait lever de bonne heure le dimanche matin. Je tombe sur des enregistrements auxquels j’aurai pu accéder sans quitter mon nid douillet, sauf que je n’aurais certainement jamais eu l’idée de les chercher si je n’étais pas tombé dessus par hasard. Et que je n’aurai peut-être pas l’occasion de retomber sur une copie “physique” avant des années. Mon tableau de chasse est constitué de ce dont les autres se sont débarrassés et c’est certainement le fait de m’être déplacé et d’avoir dépensé un peu d’argent qui m’implique dans leur écoute bien plus que si je n’avais eu qu’à cliquer avec le bouton droit.
Si la culture numérique a eu un effet secondaire sur mes habitudes d’écoute, c’est certainement au niveau de l’implication. Le streaming est par exemple en train de tuer chez moi l’envie d’acheter des nouveautés. Pourquoi ferais-je l’acquisition d’un disque que je peux déjà écouter chez moi autant de fois que je veux ? Il m’arrive encore de le faire quand je cherche à prolonger le plaisir que m’a apporté un concert en me rendant à la table de merchandising. Mais le dernier CD que j’ai acheté dans ce contexte est encore sous cellophane et que le concert était il y a plus de deux mois. Ici, aussi bien l’adrénaline de la chasse que le risque du pari ont disparus. Reste la joie tactile de la possession. Et même pas le plaisir d’arracher avec les ongles cette saloperie de scotch dont Boulinier recouvre les CD pour éviter que les clients ne décollent les prix.