Dans “Le voyage à Lisbonne”, qui est peut-être mon récit préféré de Dupuy & Berberian, Jean cherche à remettre la main sur une lettre que, adolescent, il avait écrit à la personne qu’il serait plus tard. Au même âge que Jean, j’entretenais une correspondance assidue avec un autre fanatique de bandes dessinées. Nous échangions des articles découpées dans des magazines, des impressions sur des nouveautés et des adresses de librairie. Nous aurions très bien pu partager ces informations pas téléphone (nous ne nous en privions pas d’ailleurs) mais le rituel épistolaire était important.
Vingt ans après sa disparition, sa mère a retrouvé les lettres que je lui avais adressées et me les a données. Je les ai relues et je n’y ai pas trouvé de message à l’intention de l’adulte que j’allais devenir. Par contre, l’adolescent que j’étais y est confit dans son jus de chaussette. Et si je devais à mon tour lui adresser une lettre, je lui dirais : tu peux te débarrasser sans scrupule de ta collection de Strange, ça ne vaudra absolument rien plus tard. Arrête de gaspiller ton argent de poche en VHS étant donné qu’elles finiront toutes à la poubelle. Ne crois pas la fille qui prétendra que les cheveux longs, ça te va bien : non seulement ce n’est pas vrai mais en plus tu perdras ton temps avec elle. Par contre, celle chez qui tu oublieras ton parapluie, je crois bien qu’elle attend que tu fasses le premier pas. Ne perds pas ton écriture ronde car tu finiras par la regretter. Et profite du fait que l’affranchissement d’une lettre en dessous de 100g ne revient qu’à 2,20 francs, car ça va changer.