Pour rebondir sur l’annonce d’un nouvel album de Brian Eno, The Fader publie une playlist thématique qui mêle collaborations, productions et titres inspirés. Je suis sûr qu’il y a au moins un morceau que vous aviez oublié et un autre que vous n’aviez jamais entendu. Rien que le “Come Out” de Steve Reich ne devrait pas vous laisser indifférent.
En réécoutant Lovesexy, je me suis souvenu de cette particularité : sur le CD, tous les titres étaient enchainés sous la forme d’une plage unique de 45 minutes. Lovesexy s’écoutait donc comme une face de K7 : dans l’ordre, sans la possibilité d’accéder directement à son titre préféré (le mien, c’est toujours “Anna Stesia”). Je n’ai pas le souvenir que Prince ne se soit jamais expliqué à ce sujet. Cherchait-il à pénaliser les acheteurs de CD par rapport aux amateurs de LP qui avaient eux tout loisir de sauter d’une plage à l’autre ? De manière tout aussi inexplicable, cette bizarrerie a disparu sur les éditions ultérieures de l’album, qui sont indexées de 1 à 9. Une erreur de fabrication propre à l’édition originale ? La théorie se défend. Mais je reste intimement persuadé qu’il s’agit en fait d’un hommage discret mais sincère aux 45 minutes de Music for 18 Musicians de Steve Reich. D’ailleurs, je suis sûr qu’il sera là, le 04 juillet prochain, à la Cité de la Musique, pour applaudir le pionnier du minimalisme en compagnie de son Bang On A Can All-Stars. Et quand j’entendrais ses talonnettes battre en rythme pendant “Clapping Music”, j’arborerais un sourire entendu.
La dernière fois que j’ai mis les pieds à la Machine du Moulin Rouge, c’était pour applaudir Dinosaur Jr. J’y retourne ce soir pour écouter l’ensemble Le Cabaret Contemporain interpréter Music For 18 Musicians de Steve Reich, mais j’ai quand même mis le t-shirt de Green Mind. Et je saluerai le premier solo de vibraphone en levant fièrement l’index et l’auriculaire.
Vous reprendrez bien un peu de Steve Reich avec votre fromage ?
Ce n’est pas grâce à Facebook que j’ai pu assister au concert de Steve Reich. Aucun de mes 396 amis n’avait de place à vendre, aussi j’ai pris mon courage à deux mains et je suis allé faire le pied de grue devant la Cité de la musique. C’était la première fois de ma vie que je faisais ça. Il faut croire que j’étais sacrément motivé. En même temps, utiliser des méthodes de groupies pour aller écouter de la musique contemporaine, ça me plaisait bien. L’ami qui m’a sauvé la vie n’était pas un ami. C’était un abonné de la Cité de la musique dont l’épouse, indisposée ce soir-là, n’était pas en mesure d’assister au spectacle. Alors il m’a vendu son billet et comme il n’avait pas la monnaie sur 30 euros, je lui ai dit de garder tout, vous ne vous rendez même pas compte du plaisir que vous me faites, quand j’ai voulu réserver c’était déjà complet, je vais applaudir Steve Reich pour la première fois de ma vie grâce à vous, alors pensez-vous, je sens monter mes larmes et si vous ne partez pas tout de suite je crois que je vais vous serrer dans mes bras. Et meilleure santé à votre épouse surtout.
Comme Tony Colette dans United States of Tara, je me construis régulièrement des nouveaux personnages. Je développe ma panoplie de rôles. Il y en a certains que j’ai trop joué et qui ont fini par lasser, comme Philippe-Dumez-le-fan-transi-de-Herman-Düne ou Philippe-Dumez-le-collectionneur-de-45-tours-de-Patrick-Topaloff. Depuis l’an dernier, je perfectionne Philippe-Dumez-qui-écoute-de-la-musique-chiante. Je me suis fait offrir le boxset consacré à Philip Glass. Je porte une veste chiné grise. J’ai les cheveux très courts. Et je trépigne à la perspective d’aller applaudir Steve Reich à la Cité de la musique.
Dans quelle mesure s’agit-il d’un personnage de composition ? Après un premier essai infructueux il y a une dizaine d’années, je suis revenu à Philip Glass grâce à des œuvres les plus accessibles comme Facades ou Metamorphosis Two. Après tout, j’écoutais depuis des années des musiciens qui n’avaient jamais caché leur admiration pour lui (Michael Nyman et Wim Mertens, pour ne citer qu’eux) alors il était logique de revenir à la source. Une compilation ne m’a pas suffit : il a fallu que je passe tout de suite au coffret 10 CD édité par Nonsuch, sans vraiment prendre le temps de me dire que 10 CD, c’était peut-être beaucoup d’un coup. Pareil avec Steve Reich : j’aurai déja pu me demander si j’arrivais à avaler d’une traite Music for 18 musicians avant d’investir dans le coffret Phases. Mais j’étais trop impatient. Mon appétit était à la mesure du retard à rattraper et j’ai cru bon d’investir pour le futur.
Assez logiquement, mon envie de musique contemporaine s’est un peu arrêtée là. Les 15 CD d’un coup m’ont un peu calmé. Je n’ai pas encore débordé sur Varèse, Shaeffer ou Xenakis. La Monte Young ? Terry Riley ? John Cage ? Commencez sans moi, j’arrive. Pourtant, je regrette parfois de n’avoir jamais pris le temps d’écouter autre chose que de la pop indé. A ce jour, je n’en suis toujours pas lassé, mais au-delà de mes œillères, j’entrevois parfois un autre univers où la musique est autant une histoire d’expérience que d’excitation et où des mots qui me font peur comme “diatonique”, “dodécaphonique” ou “contrepoint” sont monnaie courante. Peut-être que, grâce à ma nouvelle panoplie, je vais réussir à passer les portes de cet univers. Si je cache bien mon t-shirt de Pavement sous ma chemise.